Et si Minerve dissimulait une Morale?

Andrea Mantegna (Isola di Carturo, vers 1431 - Mantoue, 1506), Minerve chassant les vices du jardin de la vertu, v. 1500-02, huile sur toile, 159x192 cm., Paris, Musée du Louvre, département des peintures, inv. 371

Le sentiment de morale a inspiré au cours des siècles un grand nombre de peuples, laissant en son sens une incontestable énigme. Que représente véritablement la morale ? Sa définition, justement, varie selon les lieux. On pourrait la dire subjective.

Dans l’Italie du Rinascimento, deux grandes tendances se confondent. On pense le sentiment d’honneur comme une force morale, pour ceux aillant échappés à la corruption générale. L’honneur se traduit par un ensemble d’égoïsme, de fierté, d’ambition, de différents vices camouflés derrière l’apparence de la belle morale. Il s’agit d’une quête, sous un air de sagesse de la définition du Bien et du Mal, afin de se rassurer de ses propres actes, ses propres fautes, ses propres vices. Celle-ci est dictée par l’église catholique qui permet d’instaurer dans l’Italie, pays très religieux, une éthique général afin de porter une semblance de rigueur et de stabilité.

A ce propos, Jacob Burckhardt écrit dans La Civilisation de la Renaissance en Italie « la plus importante des conditions générales qui régissent alors la moralité de l’Italien cultivé, c’est l’imagination. C’est elle avant tout qui prête à ses vertus et à ses vices leur couleur particulière, c’est sous son empire que l’égoïsme déchaîné porte ses fruits. »

C’est pourquoi le studiolo d’Isabelle D’Este en est paradoxal.

Isabelle D’Este, femme de la renaissance, haut placée, cultivée et donc considérée à l’égale de l’homme, tente de faire de son studiolo, dans un premier temps une allégorie du Bien et du Mal sous les apparences mythologiques du combat de la vertu sur les vices, mais aussi de se représenter, au sein de cette allégorie, comme femme vertueuse.

Dans le tableau de 1502, Minerve chassant les vices du jardin des vertus, Andrea Mantegna suivant la commande de la marquise, illustre la force morale dans une allégorie dont l’iconographie et les détails portent à confusions.

Minerve, appelée aussi Pallas ou Athéna, est l’une des douze divinités olympiennes. Fille de Jupiter et de Métis, elle naît selon la légende, de la tête de son père en armure et casqué. C’est une déesse guerrière, protectrice de plusieurs cités grecques, dont Athènes, elle prend aussi part à la guerre de Troie du côté grec. Minerve symbolise la chasteté, la prudence et la sagesse, d’où sa place dans l’œuvre de Mantegna.

Le thème mythologique permet de faire passer des idéaux, des mœurs et justement une morale, sans heurter pour autant la sensibilité des contemporains. Il semblerait qu’Isabelle d’Este ait voulu se représenter dans le personnage de Minerve, elle aussi protectrice des arts et des sciences, défendant dans le tableau les trois vertus cardinales des vices. Si c’est le cas, l’allégorie aurait encore plus de sens, et il faudrait se demander quelle est la réelle signification des différents aspects du tableau.

Andrea Manegna - Allégorie du Vice et de la Vertu, 1490, 28,6 x 44,1 cm, Royaume-Uni, Londres, British Museum

Pour ce qui est de la représentation des vices et de la vertu, il serait essentiel d’évoquer la caractéristique primordiale de l’œuvre d’Andrea Mantegna, l’imagination. Sa représentation des vices est très particulière, se rapprochant par leur singularité des étranges personnages hybrides de Jérôme Bosch. Nous retrouvons ici l’Oisiveté tirée par l’Inertie, la Luxure, symbolisée par la Vénus terrestre, qui est postée sur la croupe du centaure, l’Avarice et l’Ingratitude portant l’Ignorance couronnée et la Haine immortelle qui porte les semences du mal. Andrea Mantegna a peint une autre allégorie des vices et des vertus en 1490, exposé aujourd’hui au British Museum, à Londres. (voir ci-dessus)

Giulio Romano - Apollon et Minerve mettant les vices en fuite - encre brune, mine de plomb, papier lavé de beige, plume (dessin) - 44,8x66,9 cm - Paris, musée du Louvre,

Le sujet en soi de Minerve chassant les vices du jardin de la vertu a été peu représenté. Giulio Romano(1499-1546) peintre, architecte et décorateur maniériste a effectué un dessin de Apollon et Minerve mettant les vices en fuite. Alors que les représentions des allégories du vice et de la vertu sont plus communes comme celle de Paolo Véronèse (1528-1588), de Lorenzo Lotto (1480-1556) mais aussi du peintre maniériste Federico Zuccaro (1542-1609) dont on peut voir les reproductions ci joint.

Veronese - Allegorie de la vertu et du vice - 1580 - 219 x 170 cm - Frick collection New York

Lorenzo Lotto - Allégorie de la Vertu et du Vice - 1505 - Huile sur bois - 56x42cm - Washington, National Gallery of Art

Federico ZUCCARO - Allégorie des Vices, un jeune homme entrant dans le Jardin des Plaisirs - Encre brune, pierre noire, plume (dessin), rehauts de blanc, sanguine - 23,6x36,6 cm - Paris, musée du Louvre

Pour completer le sujet abordé ici, voilà ci-joint un article Moral Stance in Italian Renaissance Art : Image, Text and Meaning rédigé par Joseph Manca, président du département d’Histoire de l’Art de la Rice University à Houston (Texas). L’article, publié dans la revue semestrielle Artibus et Historiae par l’Institut of Art Historical Research (IRSA) en 2001, porte sur la place de la morale dans la Renaissance Italienne et de la manière dont les artistes la représentent grâce au traitement des corps et de leurs positions inspirées du contrapposto des sculptures grecques antiques. L’étude repose sur un ensemble de texte et d’images.

Le second article Transformations of Minerva in Renaissance Imagery rédigé par l’historien d’art allemand, Rudolf Wittkower, parut dans le Journal of the Warburg Institute en 1939. Il porte sur les différentes acceptions associées à l’image de Minerve dans la peinture italienne pendant la Renaissance, du personnage de Minerve symbolisant la Sagesse et la Paix à celle qui diffuse la Pudeur.

(Les deux articles sont disponible sur Jstor.)

En fin, sur le portail de Persée, vous pouvez trouver un article concernant la représentation des vices dans la peinture, en particulier celui de l’avarice.  « L’avarice en images : mutations d’une représentation » se trouve dans la revue « Seizième siècle » qui est publiée par la Société Française d’Etudes du Seizième Siècle (SFDES) ayant pour vocation de regrouper tous ceux qui se passionnent pour le XVIe siècle français et la Renaissance dans leurs divers aspects culturels et intellectuels. Le texte ecrit par Philippe Hamon, universitaire de Littérature et essayiste français, est apparu en 2008 dans le numéro 4 de la revue. (Pages 11 -34).

A propos mantegna13

Nous sommes quatre étudiantes en deuxième année de Licence d'Histoire de l'Art à la Sorbonne Paris 1. Dans le cadre d'un cours de Ressources Numériques inclus dans notre programme, nous avons pris l'initiative de créer un blog sur le tableau d'Andrea Mantegna intitulé Minerve chassant les vices du jardin de la vertu et conservé au Musée du Louvre à Paris. Nous traiterons l'aspect moral de cette œuvre en parallèle avec son pendant du même auteur, le Parnasse.
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